
La virtuosité de Maître Lin
Nombreux sont les artistes qui se réclamant de la peinture chinoise traditionnelle, soit se contentent d’une imitation conventionnelle en reproduisant des vieux stéréotypes, soit cherchent à la moderniser par une stylisation mécanique et répétitive. Ce qui surprend, dès l’abord, chez Lin Ruoxi et bientôt fascine, c’est l’incroyable diversité de son inspiration, l’étendue de sa palette, qui va de la sobriété de l’encre de Chine traitée au lavis jusqu’aux coloris éclatants ou encore cette variété des registres où l’artiste passe, parfois dans la même œuvre, de la précision et de l’exactitude du naturaliste à la suggestion abstraite du poète.
Partir des motifs et des techniques hérités de la tradition, pour créer chaque fois une œuvre originale, neuve, spontanée, où l’esprit ancestral de la peinture chinoise entre en résonance, fusionne avec les recherches de la peinture abstraite occidentale, tel est le petit miracle auquel nous invite maître Lin.
Cette diversité est d’autant plus étonnante qu’elle prend appui sur des motifs restreints : plantes, fleurs, feuillage, troncs d’arbres, oiseaux, poissons, évocation d’une montagne ou d’un cours d’eau. Elle doit donc tout à la manière picturale, autrement dit au savoir faire, à la virtuosité de l’artiste, capable à chaque fois de changer de technique, de vision, de point de vue, d’échelle de grandeur, de telle sorte que le motif ne soit plus qu’un prétexte suggestif.
Le peintre ne stylise pas le sujet, il l’abstrait, le décale, le focalise ou au contraire le dissout, le place dans un contexte inédit et parfois incongru, en un mot le métamorphose.
Lin Ruoxi qui travaille essentiellement sur papier ou encore sur soie, met en œuvre les principes essentiels de la peinture chinoise traditionnelle : vitesse d’exécution, espace blanc réservé, art du cadrage, dilution de l’encre ou du pigment coloré pour obtenir des effets d’irisation, zones informelles ou floues qui contrastent avec la précision du détail, surimpression du dessin sur la couleur….On ressent comme une jubilation chez l’artiste à utiliser tous les registres, les techniques et les motifs de la peinture traditionnelle pour mieux se jouer des conventions, les détourner, les confronter, les fusionner.
Parfois le motif : fleur épanouie, bourgeon, feuillage est démesurément agrandi et envahit toute la surface du tableau, parfois au contraire le regard se perd dans un paysage lointain et évanescent. Tantôt une vision précise et rapprochée, tantôt une vision éloignée et suggestive. Ici un oiseau réaliste, perché ou plutôt perdu dans des branchages abstraits de couleur mouchetée, là un vol majestueux de mouettes dans un ciel immense enflammé de nuages pourpres et violacés. Chez Lin le microcosme avec ses détails infimes et raffinés comme la ramure d’une feuille, la striure d’une roche, alterne avec le macrocosme et ses envolées lyriques, ses méditations océaniques. Dans les deux cas il s’agit non pas de représenter la nature mais de partir de l’observation du réel, d’une expérience sensible pour stimuler l’imaginaire et inviter à la rêverie.
C’est ainsi que Lin rejoint la peinture occidentale moderne ou plus précisément l’abstraction, gestuelle et lyrique, telle qu’elle s’est développée après la seconde guerre mondiale aux Etats-Unis et en Europe. Il ne s’agit pas ici d’une influence directe mais d’une interaction, voire même d’une dialectique car, on le sait, les principaux protagonistes de l’abstraction tant américains : Franz Kline, Clifford Still, Marc Rothko, Sam Francis, que Français : Pierre Soulages, Mathieu, Bazaine, Manessier, Michaux, ont été inspirés par l’esprit des arts d’Extrême Orient. Voulant rompre avec des règles de représentation trop rigides, retrouver une spontanéité, une liberté d’invention, un rapport direct avec la nature et la matière, ils se sont intéressés à la peinture chinoise et japonaise.
La vitesse et la maîtrise du geste, la trace du pinceau qui prend valeur de signe, la fonction de l’espace laissé vide comme espace de respiration, les coulures de l’encre ou de la couleur dont l’artiste tire parti, la tache due au hasard qui inspire la composition par son pouvoir d’évocation, le jeu des contrastes et l’importance accordée au noir comme valeur lumière, autant de procédés picturaux propres à la tradition asiatique, qui ont servi de référence aux artistes abstraits dont la manière et l’expression ont inspiré en retour Lin Ruoxi.
Sa peinture est la démonstration vivante de la possibilité d’une création moderne fondée sur la tradition, en même temps que nourrie d’apports étrangers, qui sait échapper aux conventions et se garder de l’imitation.
Yves Kobry
